09 juillet 2016

La décision actée

Notre doux métier d'informaticien est semé de réunions, que l'on appelle Groupe de Travail, Workshop, Task force, Comité de suivi, Comité projet, Comité de coordination, Comité de pilotage et j'en passe, en ayant déjà fait des billets pour rigoler de cette multiplication des prétextes pour mettre autour d'une table des gens qui se croient importants et pour cette hiérarchie des centres de décisions. On entendra par exemple souvent : « le Groupe de travail a escaladé auprès du Comité de Pilotage », ce qui veut dire que « les imbéciles ayant participé à la réunion ont été incapables de se mettre d'accord et ont donc décidé d'en référer à l'échelon supérieur. »

Tout cela est bien drôle. Imaginons que l'on soit une dizaine autour d'une table, les neuf autres adoptent une position mais je suis contre. Ils vont donc dire que la décision a été prise à la majorité, ce qui n'est pas nécessairement vrai. Par exemple, si mon refus est motivé par des raisons fortes, comme le fait qu'on n'a pas de budget pour travailler sur un sujet, je peux volontiers m'asseoir dessus. Je ne le fais pas à chaque fois, pour ne pas passer pour un peine-à-jouir et, quand je le fais, je le fais assez discrêtement pour ne pas aboutir à la sacro-sainte escalade. J'arrive donc subtilement à refuser toute décision qui n'ait pas été validée par ma hiérarchie (ben oui, je suis payé pour faire ce qu'elle me dit de faire, pas pour faire ce qu'un Comité machin dit qu'il faut que je fasse).

Alors, à la réunion suivante, il y a toujours un guignol qui me critique et dit « ah ! Mais ça a été acté par le GT ». L'emploi du verbe « acter » est généralement une faute de français, d'autant plus inexcusable que ce terme n'est pas beau. Les mots ont un sens et Google est ton ami. « Acter » revient à prendre note, par écrit, une décision sur un acte. Et, toujours en français, un acte n'est pas n'importe quoi et n'est en aucun cas une décision prise par un groupe d'andouilles.

Dans une entreprise, il y a toujours des « échelons supérieurs » qui peuvent annuler les décisions des clampins et je sais assez bien en jouer même si je ne gagne pas à chaque fois, notamment quand le jeu n'en vaut pas la chandelle, mais à partir du moment où je suis à une réunion sans mes supérieurs hiérarchiques directs, je ne prends jamais « acte » de la parole de cette réunion, non pas parce que je refuse le consensus mais parce que les décisions consistent généralement à donner du travail supplémentaire à quelqu'un, donc à générer des charges et du retard dans les projets.

Cela étant, il me faut bien répondre quand, à la réunion suivante, un lascar (ou une gonzesse, d'ailleurs, cette locution me paraissant plus employée par des femmes pour des raisons que je n'exprimerai pas pour ne pas passer pour un odieux machiste) sort : « oui, mais cela a été acté. »

Tout d'abord, à la réception du compte rendu indiquant cette décision, s'il y en a un, il faut répondre : « ben oui, mais représentant la société machin, je n'étais pas d'accord. » Il y a d'ailleurs de moins en moins de comptes rendus de réunion formels parce qu'ils peuvent être cassés par une simple phrase. Faire semblant « d'acter » des décisions va à l'encontre du consensus ce qui fait souvent passer les rédacteurs pour des trous du cul et donner de l'importance à la négation des écrits.

Alors quand un type me dit « ça a été acté », je réponds : « non, tout le monde était d'accord avec un point sauf mois et comme personne n'a escaladé auprès d'un échelon supérieur (et que j'ai temporisé), on ne peut pas considérer qu'une décision a été prise. » Ne rigolez pas. Le fonctionnement en entreprise, dans le cadre des projets, ne peut pas être considéré comme démocratique. Il n'y a pas des individus qui votent pour prendre des décisions mais qui expriment un point de vue. S'il est accepté par tous, il est soumis à la hiérarchie et généralement accepté mais cette hiérarchie a également des chefs, eux-même avec d'autres chefs et le tout jusqu'à un décideur suprème, souvent bien loin des projets en question. On s'attachera à ne pas « escalader trop haut » pour ne pas déranger le Conseil d'Administration avec des bêtises mais le fait est que n'importe quelle décision peut être cassée.

Mais les sous-fiffres aiment bien expliquer qu'ils ont pris des décisions, qu'ils ont eu le dernier mot, souvent parce qu'ils en ont besoin dans leur carrière professionnelle, non pas pour dire qu'ils ont pris la bonne décision mais pour convaincre qu'ils gèrent les projets correctement. Ils n'ont pas compris le processus décisionnel dans une entreprise. Si ma boite me laisse la représenter, c'est bien pour que ma hiérarchie puisse me donner tort si je raconte des bêtises et pour pouvoir se donner le temps de la réflexion.

Toujours est-il que le mot « acter » est extrêmement fort. A la limite, seul un notaire ou un type avec du poil dans les horaires peut acter en modifiant un document validé, un contrat,... ce qui n'est jamais très simple, surtout en entreprise, où le contrat a été signé avant le lancement du projet. Un groupe de travail ne peut pas prendre acte d'une modification du contrat.

Dans un prochain billet, nous étudierons le mot « escalader ». Très pratique quand on n'est pas d'accord. Toujours le même lascar va faire un constat d'échec : « on n'est pas d'accord, on va escalader ». Et moi : « heu, ça servira à quoi, c'est nous qui connaissons les aspects techniques du dossier, si on fait chier nos chefs avec cela, ils ne vont pas apprécier, d'autant qu'ils seront presque obligés, eux-mêmes, d'escalader au niveau au-dessus. C'est bien à nous de prendre la décision. » « Ah mais tu es le seul opposé aux autres, c'est de ta faute si on escalade ! ». « Ben non, la responsabilité est collective, vous me faites changer les termes d'un contrat et vous allez perdre. »

Ce qui nécessite d'être sûr de soi.

4 commentaires:

  1. Rien qu'à lire : Groupe de Travail, Workshop, Task force, Comité de suivi, Comité projet, Comité de coordination, Comité de pilotage.... et autres fariboles plus ou moins anglophones j'ai des poussées d'urticaire. Que dire alors de ce curieux "acter" ?
    Ou alors de ce gars que tu croises dans un couloir et qui te sors : "J'ai tout un tas d'actions à faire pour ce soir."
    Ben ouais mon gars ! T'es pas là pour enfiler des perles (sauf si tu bosses dans une boutique de colliers de perles mais alors là c'est un autre toutim).
    Acter.... des baffes oui !

    RépondreSupprimer
  2. Tout est possible pour moi sauf quand on en arrive à l'escalade

    RépondreSupprimer

La modération des commentaires est activée. Je vous lis, voire vous publie, après la sieste.