04 mai 2014

Monéo : ça aurait pu marcher !

En faisant une recherche Google, je suis tombé par hasard, de lien en lien, sur la page Wikipedia de Monéo que j’ai relue avec une certaine nostalgie vue que j’ai travaillé près de personnes qui préparaient le projet. Elles étaient très enthousiastes et s’imaginaient que ça allait décoller, que leur machin allait remplacer les espèces, qu’ils étaient à l’origine d’une nouvelle ère ! Le sujet est bien parce qu’il permet d’illustrer les erreurs que peuvent faire les hommes…

C’était vers 1996 ou 97.

Il y a peut-être des lecteurs qui ne savent pas ce qu’est Monéo. C’est une carte qui sert de porte-monnaie électronique : vous la chargez et vous payez vos achats de petits montants avec. A l’époque, le PME était embarqué sur votre carte bancaire. C’était une belle réussite technique (à un détail près : le type de puce était détecté lors de la RAZ de la carte, mais je ne vais pas m’épancher, disons qu’ils violaient un peu la norme ISO 7816) et une relativement belle réussite commerciale (elle équipe notamment les universités où les étudiants peuvent payer un tas de trucs avec : café, cantine,…). Il y a de l’ordre de 3 ou 400 millions d’opérations par semaine. Mais ce succès est loin de ce qui était envisagé au départ : Monéo ne remplace pas les pièces et est très peu utilisé dans les commerces.

Ces messieurs travaillaient dans le plus grand secret pour des raisons liées à la concurrence mais on en parlait parfois à la machine à café. Ce travail en secret était la première erreur majeur : ils ont totalement foiré la phase d’étude de marchés et ont commencé par viser les paiements de petits montants dans les commerces, notamment les boulangeries et les marchands de journaux. Ca semblait génial : plus besoin de sortir 4F50 pour acheter une baguette, de jongler avec la monnaie,…

Les problèmes de ces messieurs qui travaillent dans des bureaux est qu’ils ne connaissaient pas les commerces…

J’ai eu trois fois l’occasion de donner mon avis et de formuler mes objections.

La première était que les commerçants ne voudraient pas de ce truc. Ils auront des frais à payer et cela ne leur évitera pas de gérer la monnaie, tous les clients n’auront pas de Monéo. Gérer la monnaie n’est pas un problème pour les commerces quand c’est le patron qui fait la caisse. Dans des chaînes de magasins, comme les marchands de journaux dans les gares, la question pouvait se poser mais les clients sont essentiellement de passage donc n’auraient pas été intéressés par le truc. En plus, supprimer les espèces empêcherait ces sympathiques commerçant de faire de l’argent au noir, ce qui est très facile dans les boulangeries…

Je me rappelle du gars qui m’avait présenté le modèle économique : ils voulaient faire payer une commission aux commerces… J’avais bondi. Déjà que les clients chargeant leurs machins à l’avance, les banques allaient avoir un pactole de pognon immobilisés dans leurs comptes bancaires, s’il fallait encore faire payer à l’autre bout, le tollé serait général.

J’étais donc persuadé que cela ne fonctionnerait jamais.

La deuxième, c’était pour leur faire remarquer que l’on changerait de monnaie quelques années plus tard et que leur système était presque purement français (il se basait sur une technologie utilisée en Allemagne, je crois) et pas interopérable. Il était donc urgent d’attendre l’euro, voire les nouvelles normes internationales de cartes à puce, pour différentes raisons : commerciales, techniques,…

La troisième était la cible commerciale du machin. A l’époque, Paris cherchait à développer des cartes de stationnement. Le patron de Monéo aurait du appeler le maire de Paris, l’inviter à déjeuner, lui parler de son projet et faire un deal : vous payez le matériel (les horodateurs) et on vous fait utiliser notre truc sans frais. Le maire de Paris aurait dit OK : de toute manière, il allait dépenser une fortune pour mettre des lecteurs de cartes dans ses horodateurs. Les cartes de stationnement auraient été des Monéo.

Ils ne l’ont pas fait ainsi et on privilégié, pour le lancement, à Tours puis en Bretagne, les petits commerces. La cible évidente était tous les automates (parcmètres, machines à café,..), là où le traitement de la monnaie a un coût puisqu’il faut venir la chercher, sans compter le coût de la mécanique. D’autres cibles faciles pouvaient être imaginées, comme le paiement de titre de transport à l’unité. D’ailleurs, la RATP a déployé ses lecteurs Navigo, à peu près à la même époque.

Enfin, à l’époque on n’imaginait pas que tout le monde aurait un téléphone mobile. Les cabines téléphoniques auraient pu être une cible supplémentaire parfaite et disponible à peu de frais : toutes les cabines étaient équipées de télécartes.

Pourtant, il y a eu des tentatives de regroupement des industriels avec Modeus et Mondex mais seul Monéo a vu le jour. Ainsi, après la télécarte, différents systèmes utilisant une carte se sont développés à peu près simultanément : transports, universités, parcmètres,… (je mets la carte vitale à part, on ne joue pas avec la santé).

Techniquement, il n’aurait pas été compliqué de faire un projet global, entièrement basé sur les normes ISO dont la 7816 qui est à la base de nos cartes bancaires qui sont « multiapplicatives », un peu comme si vous aviez plusieurs logiciels à l’intérieur (par exemple, une carte Mastercard de base à une application CB pour l’usage national et une application Mastercard pour l’usage international). Fonctionnellement, Monéo, les cartes de stationnement et les télécartes sont identiques : le client charge sa carte d’une valeur quelconque à l’avance et dépense ensuite.

C’est un marché qui n’est pas concurrentiel. D’ailleurs, les entreprises privées concurrentes, les banques, travaillaient déjà ensemble au sein du GIE CB pour garantir l’interopérabilité (la carte émise par une banque qui fonctionne sur les terminaux gérés par d’autres). Vous n’allez pas changer de banque pour avoir un portemonnaie électronique différent !

Mais des messieurs travaillaient seuls dans leurs coins et il n’y a eu aucune volonté politique de franchir le pas, de travailler ensemble pour une technologie qui aurait pu se développer réellement, tranquillement… L’affaire a été laissée aux techniciens qui ont imaginé leurs solutions alors qu’elle aurait du être gérée par les grands patrons qui auraient pu créer une structure juridique unique et mettre fin à tous les autres travaux, en laissant, ensuite, carte libre aux techniciens pour définir la nouvelle carte, ou plus précisément, la nouvelle application qui aurait pu être intégrée aux cartes actuelles, ce que les techniciens ont su faire une première fois en mettant Monéo sur les cartes bancaires et une deuxième, lors du passage à la norme EMV pour ces mêmes cartes.

C’est ballot. Il suffisait d’un déjeuner entre le patron du GIE CB et le Maire de Paris, puis d’une réunion entre ces deux personnes et le patron de France Télécom, celui du STIF (qui gère les transports en Ile de France), voire le ministre de l’économie. Ils auraient monté une boite avec une direction financière (ben oui, on fait quoi du pognon stocké dans le porte-monnaie), une direction juridique et une direction technique. 50 millions de francs de budget pour les études (20 personnes pendant deux ans) et c’était réglé…

Je parlais du ministre de l’économie. Ca devait être DSK, à l’époque (ou Jean Arthuis). Il n’aurait pas été idiot qu’il fasse une petite réunion avec ses confrères de la zone euro. De toute manière, c’est une technologie allemande qui a été utilisée. Au moment où nous nous apprêtions à adopter une monnaie commune à différents pays, on a réussi à laisser se  développer des moyens de paiement différents dans chacun d’entre eux, des moyens différents mais fonctionnellement identiques et pas concurrents !

Bravo.


Ils étaient bien enthousiastes… Et on en est à devoir passer par des acteurs américains (Mastercard et Visa, essentiellement) pour faire un paiement par carte si on franchit une frontière… 

Le 1er avril, il a été autorisé de dématérialiser les titres restaurant : les fameux tickets peuvent être remplacés par des cartes. Près de vint ans, après le lancement de Monéo. Vous savez pourquoi on a mis tant de temps : parce que les sociétés de gestion de ces machins jouent avec le pognon quand les restaurateurs leur remettent les tickets.

On en avait des cibles, pour Monéo ! Mais des foirages tiennent à peu...

11 commentaires:

  1. Je me suis toujours posé la question de l’intérêt de Moneo par rapport à la carte bancaire si c'est pour prendre des commissions identiques sur les transactions... Une idée?

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    1. Non. Ils ont fait une erreur grotesque en pensant faire de l'argent facile. Les banques avaient tout à gagner à faire un système gratuit et reconnu, ne serait-ce qu'en diminuant le coût de traitement des espèces chez eux.

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  2. Tout ce qui est démonétisé emmerde le commerçant.
    Premièrement parce-que ça empêche de faire du black.
    Deuxièmement parce-que ça entraine des commissions,donc de la perte que je qualifierais d'indue. Pour les cb on paye la loc du terminal, un appel pour certaines transactions, et un appel le soir pour la télécollecte. On va pas se remettre ça sur le dos pour des transactions à 1€20 ou 2€50, faut pas déconner.
    La monnaie va aussi bien, même si on perd un peu de temps.

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  3. Le principe était très intéressant. Je ne suis pas fan des pièces et les cartes sont généralement refusées en dessous de 15e, monéo résolvait la problématique mais la mise en place à été désastreuse.. Manque de partenariat, de publicité (auprès des commerçant comme des clients), .. Dommage :/

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  4. j'y ai cru
    j'ai chargé ma carte de 20 euros

    et j'ai perdu 20 euros
    la banque les a gagné
    j'ai jamais recommencé

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  5. Salut Nicolas,
    Avant de connaître l'auteur de cet article (très intéressant par ailleurs), je me demandais qui pouvait connaître autant de détails sur Moneo tout en ayant un point de vue critique et synthétique. J'ai ma réponse ...
    Pour ma part j'utilise Moneo régulièrement dans des distributeurs automatiques au bureau et trouve cela pratique. Je viens d'ailleurs de remettre 10 EUR dans le biniou aujourd'hui !
    Arnaud B

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    1. Arnaud B ? Celui que j'ai connu à l'été 1996 rue Marbeuf ? Comment as tu trouvé ce billet ?

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  6. Moneo était une belle idée à laquelle j'ai cru jusqu'à ce qu'on annonce que les banques allaient prélever des commissions. Le moyen de paiement facile devenait juste un moyen pour les financiers de gagner de la thune sans rien faire sur la totalité de nos opération de la vie courante. Ça devenait honteux et je n'ai pas suivi.
    Je note qu'en Belgique on a un système Bancontact gratuit et qui permet de payer absolument tout, sans limite de montant et sans aucun frais. Ça marche très bien mais je n'ai pas cherché à savoir comment ça fonctionne dans l'arrière boutique.
    En tout cas Moneo est un bel exemple de ratage, une leçon pour l'avenir ! :-)

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